Conclusions des 3 années d'essai
Le projet Patat’Up s’est concentré sur trois axes de recherche afin d’atteindre l’objectif de réduction des intrants en pomme de terre.

Dans le cadre des essais 2022 et 2023, les axes de recherche ont étudié chaque levier examiné séparément.
Le premier axe, portant sur le potentiel des pommes de terre robustes, a démontré l’intérêt de l’utilisation de variétés résistantes, notamment en ce qui concerne la réduction des fongicides et la dose d’azote. En effet, les variétés robustes testées ont présenté une meilleure tolérance au mildiou, permettant ainsi de repousser les traitements fongiques de 4 à 6 avertissements VigiMap. Cela a conduit à une réduction de l’utilisation de fongicides allant de 66 à 84 %. Il est à noter que le nombre de traitements pourrait être encore diminué en améliorant l’OAD VigiMap, notamment par l'intégration de la résistance variétale dans son modèle d'avertissement.
Par ailleurs, les variétés robustes ont montré une bonne réponse à la fertilisation azotée. Elles ont produit un rendement statistiquement équivalent même avec une réduction de la fertilisation, jusqu’à 50 % de la dose conseillée.
Cependant, les variétés robustes utilisées dans ce projet n’ont pas présenté de réponse nette en termes de tolérance au stress hydrique, les résultats ayant varié d’une année à l’autre. Il serait donc nécessaire de réaliser de nouveaux essais sur plusieurs années pour évaluer précisément cette tolérance.
Le deuxième axe de cette démarche met en avant l’adoption de pratiques culturales innovantes, permettant une réduction significative de l’utilisation des intrants chimiques. Plus précisément, l'usage des herbicides a diminué de 74%, tandis que les insecticides et les défanants ont été totalement éliminés, atteignant une réduction de 100%. Ces méthodes alternatives n'ont pas eu d'impact négatif sur le rendement ni sur la qualité des tubercules.
Toutefois, elles nécessitent un investissement de temps plus important et un soin particulier dans les réglages des machines. Concernant la gestion des doryphores, l'utilisation du balai mécanique représente une méthode efficace pour éliminer les insectes sans recourir aux insecticides, à condition d'intervenir rapidement dès l’apparition des premiers individus. En parallèle, l'analyse d'images capturées par des drones a montré qu'il est possible de localiser précisément les foyers d'infestation, offrant ainsi un moyen de cibler plus précisément les zones affectées. Ces images ont été utilisées pour développer une méthode alimentée par de l'intelligence artificielle, ce qui a renforcé la capacité à surveiller les parcelles de manière plus précise et rapide. De plus, l’intégration de technologies de télédétection et de détection automatique d'objets a permis la création de cartes de densité des doryphores. Ces cartes offriront une opportunité pour la modulation des traitements phytosanitaires. En permettant de cibler spécifiquement les zones réellement infestées, ces cartes contribuent à une gestion plus précise et raisonnée des traitements. Cela permet non seulement de réduire l'usage des produits chimiques, mais aussi d'optimiser leur efficacité en limitant les traitements inutiles.
En examinant les résultats des systèmes de cultures résilients, plusieurs conclusions peuvent être tirées à partir des deux pratiques testées : les pré-buttes en automne et le paillage de luzerne. Les résultats de ces systèmes de cultures résilients montrent qu'il existe des compromis entre rendement et durabilité. Le système de pré-buttes ne semble pas offrir des avantages décisifs en termes de gestion du sol ou de rendement immédiat, mais peut avoir des bénéfices à long terme dans certaines conditions. Quant au paillage de luzerne, bien qu’il entraîne une réduction des rendements, il améliore la gestion de l'humidité et peut représenter une solution durable pour certaines exploitations, en particulier dans un contexte de changements climatiques où la gestion de l'eau devient cruciale.
Dans le cadre des essais 2024, le projet visait à comparer deux itinéraires de production à faible intrants, l'un intermédiaire et l'autre extrême, avec un itinéraire 100% conventionnel. Deux essais ont été réalisés sur des sites distincts : un essai à grande échelle sur le site de Walhain et un autre à plus petite échelle sur le site de Gembloux. Les itinéraires bas intrants se sont focalisées sur les leviers suivants :
- Fertilisation azotée : L’itinéraire conventionnel utilise 100 % de la dose conseillée N, tandis que les itinéraires bas intrants réduisent la quantité d'azote utilisée, avec une dose de 70% avec du fractionnement dans l'itinéraire intermédiaire et une réduction plus importante de 50% dans l'itinéraire extrême.
- Désherbage : L'itinéraire conventionnel reste sur des pratiques chimiques, alors que les deux itinéraires bas intrants privilégient le recours au désherbage mécanique en post-émergence avec de la pulvérisation localisée sur le sommet de la butte en pré-émergence.
- Gestion du mildiou : Dans l'itinéraire conventionnel, les traitements fongiques sont appliqués selon les avertissements fournis par l’OAD VigiMap. Les itinéraires bas intrants décalent le premier traitement de 2 avertissements pour l’itinéraire intermédiaire et de 4 ou 5 avertissements pour l’itinéraire extrême, réduisant l'utilisation de fongicides.
- Gestion des doryphores : L'itinéraire conventionnel utilise des insecticides, tandis que les deux itinéraires bas intrants optent pour l’utilisation du balai à doryphores.
- Défanage : L'itinéraire conventionnel utilise un défanage chimique. Dans les itinéraires bas intrants, des méthodes alternatives sont appliquées, incluant un défanage électrique pour l’itinéraire intermédiaire et mécanique, par l’association du broyage des fanes suivi du passage d’un tire-fanes, pour celui extrême.
- Variétés : Les variétés plus robustes, Montis et Alanis, sont comparées à Fontane dans les trois itinéraires testés
Comparé à l'itinéraire conventionnel, l'itinéraire à faible intrants de type intermédiaire a permis de réduire la fertilisation azotée de 30% et la quantité de matières actives d’une moyenne de 30% (35 % pour l’essai à Walhain et 25 % pour l’essai à Gembloux). L'itinéraire à faible intrants extrême, quant à lui, a permis de réduire la fertilisation azotée de 50% et la quantité de matières actives de 45%.

L’utilisation de variétés plus robustes a permis de diminuer les traitements fongiques. La variété robuste Alanis n’a montré aucun symptôme de mildiou, et ce, dans les deux itinéraires bas intrants, permettant ainsi de réduire jusqu’à cinq traitements fongicides. Il convient de souligner également que la saison a été marquée par une pression élevée de mildiou et l’apparition de nouvelles souches, ce qui a nécessité l’utilisation de plusieurs matières actives. En conséquence, la réduction des matières actives en 2024 est moindre, se situant entre 13 % et 38 %, contre une réduction de 64 % à 86 % en 2023.
En termes de réduction de doses d’azote, les résultats intéressants en termes de rendement pour les variétés robustes obtenus en 2022 et 2023 n’ont pas été confirmés en 2024. Cela peut s’expliquer par les conditions agro-pédoclimatiques. En revanche, les paramètres d’efficience mesurés en cours de saison ont confirmé la tendance pour ces variétés robustes. En faisant la moyenne des deux essais, nous pouvons estimer les différences de rendement liées au changement de variété et d'itinéraire. Ainsi, pour tous les itinéraires confondus, passer d’une variété Fontane à une variété Montis entraîne une augmentation moyenne du rendement de 9,40 t/ha, tandis que passer d’une variété Fontane à une variété Alanis génère une augmentation moyenne de 9.67 t/ha. Concernant les itinéraires, toutes variétés confondues, passer d’un itinéraire conventionnel à un itinéraire bas intrants intermédiaire conduit à une réduction de rendement de 15,93 t/ha, et passer d’un itinéraire conventionnel à un itinéraire bas intrants extrême entraîne une perte de rendement de 25,34 t/ha.
Les pratiques culturales innovantes ont permis de diminuer l’utilisation de produits phytosanitaires. L’utilisation du balai à doryphore et des techniques de défanage alternatives (défanage électrique Nufarm, broyage + tirage des fanes et broyage) dans les itinéraires bas intrants fournissent des résultats similaires à ceux obtenus en 2022 et 2023. La stratégie de désherbage combiné (chimique en préémergence sur le sommet mécanique sur les flancs) a montré une bonne efficacité de lutte et d’impact réduit sur le rendement hormis en 2024 où les conditions climatiques défavorables et le stock semencier élevé ont entrainé un salissement des parcelles.
L’aspect technologique de la récolte, en particulier les matières sèches et l’indice de friture, a également montré des résultats encourageants concernant la qualité des variétés robustes dans les deux itinéraires techniques testés.
D’un point de vue économique, le passage d’un itinéraire conventionnel avec Fontane à un itinéraire bas intrants intermédiaire avec une variété plus robuste induit une diminution importante du bénéfice. Cette baisse s’explique principalement par la diminution des rendements dans les itinéraires bas intrants et par les coûts de production au champ qui restent élevés malgré la réduction d’intrants. Cependant, il faut mettre en évidence que, malgré la perte de bénéfice, les itinéraires bas intrants intermédiaires demeurent rentables. Ce bénéfice reste néanmoins assez faible si on prend en compte les risques liés à la production de pomme de terre. Il serait donc important de réussir à augmenter le bénéfice réalisé dans les itinéraires bas intrants intermédiaires en jouant sur trois aspects : diminuer les coûts de production en réduisant encore un peu plus les intrants par la meilleure maîtrise des innovations testées, augmenter le rendement en veillant à utiliser les bonnes pratiques en fonction des besoins de l’année, augmenter le prix de vente en considérant l’intérêt environnemental de ce type de production dans les contrats. Dans le cadre de l’itinéraire bas intrants extrême, la baisse du chiffre d’affaires est trop importante, limitant sa faisabilité économique à large échelle.
Au niveau de la main-d'oeuvre, nous obtenons que le passage d’un itinéraire conventionnel à un itinéraire bas intrants intermédiaire induit une augmentation du temps de travail. Celle-ci s'explique par l’utilisation de machines mécaniques, dont le débit de chantier est plus lent que celui d’un pulvérisateur conventionnel. Toutefois, notons que dans le cadre de l’itinéraire extrême, il faut se rendre moins fréquemment sur la parcelle, car les variétés plus robustes requièrent moins de pulvérisations fongicides.
D’un point de vue de la durabilité des itinéraires, les analyses de cycle de vie (ACV) réalisées par kilo de pommes de terre produit montrent une faible réduction de l’impact pour l’essai bas intrants intermédiaire et une augmentation de l’impact pour l’essai bas intrants extrême, expliqués par la baisse importante du rendement par rapport à l’essai conventionnel en Fontane. Par contre, les ACV exprimées par hectare montrent de meilleurs résultats des itinéraires bas intrants par rapport à l’essai conventionnel. L'Unité Fonctionnelle (UF) liée au produit (kgMF) reflète l'un des principaux rôles de l'agriculture, qui est de fournir de la biomasse pour des utilisations alimentaires et non alimentaires. Cependant, l'unité de surface peut être un choix approprié si l'objectif de l'étude est d'évaluer quelle culture ou mode de production exerce le moins de pression environnementale sur les terres. Exprimer et comparer les résultats ACV selon les deux UF constitue donc une bonne pratique.
En conclusion, le projet a démontré que, dans les conditions de réduction d’intrants intermédiaire des essais mis en place (menés de manière raisonnée en conventionnel), il était techniquement possible de produire des pommes de terre à large échelle tout en étant économiquement viable et en ayant un impact positif sur l’environnement. En revanche, bien qu’environnementalement plus intéressante et techniquement faisable, la réduction extrême d’intrants n’est pas viable économiquement.
Impact actuel sur l’agriculture wallonne et perspectives futures de cet impact
Les résultats du projet démontrent que l’adoption d’itinéraires à faible intrants en culture de pommes de terre est techniquement faisable en Wallonie, bien que des compromis soient nécessaires entre réduction des intrants, rendement et rentabilité économique. Plusieurs impacts concrets peuvent déjà être observés :
- Réduction des intrants et amélioration de la durabilité environnementale : L’implémentation des variétés robustes et des pratiques culturales innovantes permet une réduction significative de l’utilisation des fongicides (jusqu’à 84% de matières actives en moins en 2023) et des insecticides (100%), contribuant ainsi à la diminution de la pression chimique sur les sols et la biodiversité. L’analyse de cycle de vie (ACV) montre également un impact environnemental réduit par hectare cultivé.
- Adoption progressive par les agriculteurs : Certaines techniques testées, telles que l’intégration de variétés robustes, pourraient être adoptées à plus grande échelle, bien que les agriculteurs dépendent souvent du choix variétal des industriels. En revanche, les pratiques nécessitant des ajustements techniques, comme le désherbage mécanique et le défanage électrique, requièrent davantage de main-d’oeuvre et d’équipement, ce qui freine leur adoption immédiate.
- Impact économique mitigé : Bien que les itinéraires bas intrants intermédiaires restent économiquement viables, l’itinéraire extrême engendre une baisse trop importante du rendement et du chiffre d’affaires, ce qui limite sa faisabilité économique à grande échelle. La rentabilité des itinéraires intermédiaires demeure fragile face aux aléas climatiques et aux variations des coûts des intrants et de l’énergie.
Pour renforcer et élargir l’impact de ces pratiques sur l’agriculture wallonne, plusieurs axes de recherche et d’innovation méritent d’être approfondis :
- Optimisation des itinéraires bas intrants : L’amélioration des modèles d’aide à la décision (OAD), notamment en intégrant la résistance variétale aux avertissements fongiques, permettrait de réduire encore davantage l’usage des fongicides sans compromettre le rendement. Une meilleure gestion du désherbage mécanique, combinée à des innovations technologiques, pourrait également améliorer l’efficacité du contrôle des adventices. Le développement d’outils d’aide à la décision relatifs à l’application de la fertilisation permettrait une meilleure optimisation des doses d’azote.
- Développement et sélection variétale : L’introduction de nouvelles variétés encore plus résistantes aux stress biotiques et abiotiques pourrait offrir des perspectives intéressantes pour sécuriser les rendements en conditions de faibles intrants.
- Valorisation économique et réglementaire : L’évolution des politiques agricoles européennes pourrait favoriser l’essor des itinéraires à faible intrants via des aides spécifiques ou une revalorisation des productions respectueuses de l’environnement. De plus, une meilleure valorisation de ces productions via des labels ou des contrats spécifiques pourrait renforcer leur attractivité économique.
- Intégration de l’agriculture de précision : L’essor des outils numériques (drones, intelligence artificielle) et des pratiques agroécologiques pourrait contribuer à améliorer l'efficience des itinéraires bas intrants. L’utilisation de technologies permettant un ajustement plus précis des intrants en fonction des conditions spécifiques de chaque parcelle représenterait une avancée majeure pour optimiser la rentabilité et la durabilité des cultures.
Le projet Patat'up constitue une avancée significative vers une agriculture wallonne plus résiliente et durable. Toutefois, pour assurer une adoption à grande échelle, il est nécessaire de poursuivre l’optimisation des itinéraires, d’améliorer leur rentabilité et d’accompagner les agriculteurs dans leur transition vers des systèmes de culture à faible intrants.